Dihya la Kahina : la reine berbère qui a fait trembler un empire

Article
Partager :
Dihya la Kahina : la reine berbère qui a fait trembler un empire

Série "Elles ont fait l'Algérie" Épisode 1

Catégorie : Patrimoine · Leadership féminin Temps de lecture : 9 min Accès : Libre

Les Français ont Jeanne d'Arc. Les Anglais ont Boadicée. Les Algériens ont Dihya.

Sauf que personne ne leur a dit.

Au VIIe siècle de notre ère, alors que l'empire omeyyade déferle sur l'Afrique du Nord et soumet une à une toutes les résistances qui se dressent devant lui, une femme des montagnes des Aurès prend la tête des tribus berbères, organise la résistance, inflige à l'armée du califat des défaites retentissantes, et règne pendant plusieurs années sur un territoire qui s'étend de l'est de l'Algérie jusqu'aux portes du désert.

Son nom est Dihya. Les Arabes qui la combattent l'appellent Al Kahina « la prophétesse », « la devineresse ». Ce surnom dit à la fois leur crainte et leur fascination pour cette femme qu'ils n'arrivent pas à vaincre. Ce sont eux, ses ennemis, qui nous ont laissé les traces de son existence. Il y a quelque chose d'ironique là-dedans et quelque chose de profondément juste.

Une fille des Aurès au cœur de la tempête

Nous sommes au VIIe siècle. Depuis la mort du Prophète, les armées arabes de la nouvelle foi islamique ont renversé l'Empire sassanide, affaibli Byzance, traversé l'Égypte, et poussent maintenant vers l'Ifriqiya ce vaste territoire qui correspond aujourd'hui à la Tunisie, l'est de l'Algérie et l'ouest de la Libye.

La résistance berbère s'est d'abord organisée autour d'un chef : Koceila, dit aussi Aksil, qui tient tête aux Omeyyades jusqu'à sa mort au combat en 686. Après lui, il faut trouver quelqu'un. Quelqu'un capable de fédérer des tribus jalouses de leur indépendance, méfiantes les unes des autres, dispersées sur un territoire immense.

Ce quelqu'un est une femme.

Dihya appartient à la tribu des Djeraoua, une branche des Zénètes. Elle est fille de Thabet, chef tribal. Elle a grandi dans les Aurès cette chaîne montagneuse de l'est algérien qui sera, quatorze siècles plus tard, le berceau d'une autre résistance, celle de novembre 1954. En berbère, son nom signifie la belle gazelle. Mais c'est sa réputation de voyante son don présumé de prédire l'avenir qui lui confère une autorité que nul chef militaire ne peut lui disputer.

Vers l'an 688, après la mort de Koceila, elle prend la tête de la résistance amazighe.

La bataille des chameaux : une victoire de génie

Le général omeyyade Hassan ibn Numan est un homme expérimenté. Il a pris Carthage. Il a soumis des dizaines de cités. Il s'avance maintenant vers les Aurès, convaincu de pouvoir en finir rapidement.

Il interroge ses conseillers : qui détient le plus de pouvoir dans cette région ?

La réponse est unanime : C'est Kahina, la femme qui règne sur les Berbères et les Byzantins.

Les deux armées se font face, de part et d'autre d'une vallée, probablement sur les bords de l'oued Nini ou de la rivière Meskiana. Hassan a l'avantage du nombre. Dihya a l'avantage du terrain et du génie tactique.

La nuit, elle agit. Elle place une avant-garde délibérément faible en première ligne, pour attirer l'ennemi. À l'arrière, elle constitue un rempart inattendu : des centaines de chameaux, alignés dans l'obscurité, entre les pattes desquels se dissimulent deux mille archers. Derrière eux, des milliers de cavaliers attendent, invisibles.

Hassan charge. Son avant-garde s'engage contre les Berbères. Et soudain, de nulle part, une pluie de flèches tirée entre les jambes des chameaux s'abat sur ses hommes. La cavalerie berbère surgit. C'est la débâcle.

Hassan ibn Numan fuit jusqu'en Cyrénaïque l'actuelle Libye. Ibn Khaldoun le note sans ambiguïté : la Kahina poursuivit les Arabes et les ayant expulsés du territoire de Gabès, elle contraignit leur général à chercher refuge dans la province de Tripoli. Les Byzantins en profitent même pour reprendre Carthage dans la confusion.

Dihya vient de remporter l'une des plus grandes victoires militaires de l'Afrique du Nord antique. Une femme berbère vient de faire reculer l'empire du califat jusqu'en Libye.

Cinq ans de règne sur l'Ifriqiya

Dans l'intervalle cinq années Dihya règne. Elle gouverne un territoire qui s'étend des montagnes des Aurès jusqu'aux oasis sahariennes, de l'est algérien aux confins de la Tunisie actuelle. Les sources arabes, qui sont les seules que nous ayons, restent silencieuses sur les détails de son gouvernement. Elles notent simplement qu'elle n'exerce pas de représailles contre les musulmans présents dans ses territoires. Ce n'est pas une fanatique. C'est une cheffe d'État.

Mais Dihya sait que Hassan reviendra.

Elle le dit c'est peut-être de là que vient sa réputation de voyante. Elle sait que le califat ne peut pas accepter cette défaite. Elle sait que des renforts seront envoyés.

Alors elle prend une décision qui va définir à jamais son image dans l'histoire : la politique de la terre brûlée.

Convaincue que ce que les Omeyyades cherchent, c'est la richesse des terres les cultures, les villes, les ressources, elle ordonne de détruire ce qu'ils convoitent. Les terres cultivables sont rasées. Les forêts sont brûlées. Les murailles sont abattues. Ne laisser debout ni arbres ni murailles, selon les chroniques arabes. L'idée : si le pays n'offre rien, l'envahisseur n'a aucune raison de s'y installer.

C'est militairement cohérent. C'est politiquement catastrophique.

Les paysans berbères, les citadins, les sédentaires ceux dont elle détruit les moyens de subsistance lui en tiennent rigueur. La coalition qu'elle avait construite commence à se fissurer.

La trahison, la défaite, la légende

Pendant la bataille qui avait suivi sa première victoire, Dihya avait fait quelque chose d'inhabituel : au lieu de tuer tous les prisonniers comme l'exigeait la coutume, elle avait épargné un jeune soldat arabe, Khaled, touché par sa jeunesse. Elle l'adopte, suivant une ancienne tradition berbère. Khaled devient son fils adoptif.

Khaled observe. Khaled retourne des informations au camp d'Hassan. La trahison vient de l'intérieur.

Quand Hassan revient, cinq ans plus tard, avec des renforts considérables accordés par le calife Abd Al-Malik, il trouve une Dihya affaiblie par les divisions internes. La nuit avant la bataille finale, près de Tabarka à la frontière algéro-tunisienne d'aujourd'hui, elle envoie ses deux fils se rendre à Hassan et se convertir à l'islam. Elle leur sauve la vie. Elle sacrifie la sienne.

La bataille a lieu vers 703. Dihya est défaite. Elle est tuée selon la tradition, près d'un puits qui porte depuis lors son nom : Bîr el-Kahina. Sa tête est envoyée en trophée au calife à Damas.

Ibn Khaldoun, l'immense historien berbère du XIVe siècle qui nous a transmis son histoire, écrit : Sa mort peut être considérée comme la fin de la résistance armée des Berbères contre les Arabes.

Mais ses fils qu'elle avait envoyés dans le camp ennemi pour qu'ils survivent sont nommés à la tête d'un contingent de 12 000 Berbères intégrés dans l'armée arabe. La continuité du peuple berbère, Dihya l'avait organisée avant même de mourir.

Ce que l'histoire a fait de Dihya

La mémoire de Dihya est une bataille en elle-même.

Les historiens arabes médiévaux seules sources que nous ayons la décrivent tour à tour comme une prophétesse, une sorcière, une juive, une chrétienne, une guerrière admirable ou une résistante aveugle. Chacun a projeté sur elle ce dont il avait besoin. Sa religion est débattue à ce jour : juive ? chrétienne ? animiste ? Peut-être les trois à la fois, dans le syncrétisme berbère de l'époque.

Ce que personne ne conteste : elle a existé. Elle a gouverné. Elle a combattu. Et elle a perdu en résistant, pas en capitulant.

Au XIXe siècle, les colonisateurs français s'emparent de son image pour en faire une icône de la résistance à l'islam une opération de récupération politique qui dit plus sur eux que sur elle. Au XXe siècle, le mouvement amazigh en fait un symbole d'émancipation et de fierté identitaire. En Algérie, en Tunisie, au Maroc, en diaspora des femmes portent son nom. Des associations portent son nom. Des œuvres d'art portent son nom.

À Baghaï, dans la wilaya de Khenchela, les habitants montrent encore ce qu'ils appellent les ruines du palais de la Kahina. La rivière Meskiana, lieu de sa plus grande victoire, tirerait son nom de l'expression berbère Mis n Kahina les fils de Kahina. Le puits de Bîr el-Kahina existe toujours, quelque part entre Tébessa et Bir El Ater.

Treize siècles après sa mort, le paysage algérien garde la trace de ses pas.

Ce qu'elle nous dit aujourd'hui

Dihya n'est pas seulement un personnage historique. Elle est une posture.

Elle dit qu'une femme peut commander des armées dans une société que l'on croit patriarcale. Elle dit qu'une résistance peut durer des années face à une puissance infiniment supérieure. Elle dit qu'on peut choisir comment mourir en résistant, pas à genoux. Elle dit qu'on peut se tromper de stratégie la terre brûlée lui a coûté des alliés et rester une grande figure.

Elle dit surtout que l'Algérie a une histoire de leaders féminins bien avant que le monde occidental invente le féminisme.

Nous faisons partie d'un peuple qui a eu des reines guerrières. Des femmes qui gouvernaient des empires, menaient des armées, prenaient des décisions de vie et de mort à une époque où la plupart des sociétés réduisaient les femmes au silence.

Savoir cela change quelque chose. Dans la façon dont on se regarde. Dans la façon dont on regarde nos mères, nos sœurs, nos filles.

Dihya est l'une des nôtres. Il est temps de la réclamer.

Pour aller plus loin

  • Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères — source arabe médiévale principale sur Dihya

  • Encyclopédie berbère, volume 27 — entrée "Kahena" (Éditions Peeters, 2005)

  • Zineb Ali-Benali, historienne algérienne, auteure de travaux sur le parcours politique de Dihya

  • Fatima Mernissi, Sultanes oubliées — panorama des femmes de pouvoir dans l'histoire arabo-berbère

  • Bande dessinée : La Kahina, la reine berbère — Simon Treins & Dragan Paunovic (Delcourt, collection "Les reines de sang")

Cet article inaugure la série "Elles ont fait l'Algérie" dans la Bibliothèque du patrimoine DZ. Article #1 de la bibliothèque : Apulée de Madaure. Article #2 : les djeddars de Frenda. Prochain épisode de la série : Lalla Fatma N'Soumer.

© Cercle DZ — cercle-dz.fr

Cet article vous a plu ? Partagez-le !

💬 Commentaires (0)

Soyez le premier à commenter cet article !

Laisser un commentaire

Votre email ne sera pas publié

Votre commentaire sera publié après validation par notre équipe.