L'histoire du couscous : bien berbère, patrimoine de l'humanité

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L'histoire du couscous : bien berbère, patrimoine de l'humanité

Catégorie : Patrimoine · Gastronomie & art de vivre Temps de lecture : 7 min Accès : Membres


Chaque vendredi midi, dans des millions de foyers algériens à travers le monde, le même rituel recommence. La vapeur monte dans le couscoussier. L'odeur du bouillon embaume la cuisine. Les enfants se postent autour de la table. Et le plat arrive généreux, fumant, immuable.

Le couscous n'est pas seulement un aliment. C'est une mémoire. Un lien. Un code.

Mais d'où vient-il vraiment ? Qui l'a inventé ? Et pourquoi cette question, apparemment culinaire, est-elle en réalité politique, identitaire, et profondément algérienne ?

Aux origines : un mot berbère, une technique numide

Commençons par le commencement.

Le mot couscous vient du berbère seksu qui signifie « bien roulé » ou « bien modelé ». C'est la description du geste fondateur : rouler la semoule à la main, grain après grain, pour lui donner sa forme. Un geste transmis de mère en fille pendant des millénaires. Un geste qui existe encore aujourd'hui, dans les mêmes cuisines, avec les mêmes mains.

Les traces archéologiques confirment ce que la tradition orale préserve. Les plus anciens couscoussiers connus ont été retrouvés dans des sépultures datant du IIIe siècle avant Jésus-Christ l'époque du roi berbère Massinissa de Numidie, dans l'actuelle Algérie. Ce territoire est l'un des berceaux historiques de la culture du blé dur. Les outils y précèdent les textes. Le couscous existait en Algérie bien avant que quiconque songe à le revendiquer.

Les premières mentions écrites apparaissent au XIIIe siècle, dans des manuscrits andalous et maghrébins. À cette époque, le couscous voyage déjà : avec les commerçants, avec les armées, avec les migrations. Il atteint la Sicile, la Sardaigne, le Levant. Il s'adapte partout où il passe, adoptant des légumes locaux, des épices nouvelles, des techniques différentes. Mais il part de là : d'Afrique du Nord berbère. D'Algérie.

Pourquoi l'Algérie est le pays du couscous

Voilà ce que peu de gens savent, et que les chiffres rendent incontestable.

L'Algérie est le pays qui présente la plus grande diversité de couscous au monde. Pas la plus grande consommation la plus grande diversité. Ce n'est pas un détail anecdotique. C'est la preuve vivante que le couscous a eu le plus de temps pour évoluer, se ramifier, s'ancrer ici. Une plante qui pousse depuis le plus longtemps dans un sol y développe le plus de variétés. C'est exactement ce qui s'est passé.

En Kabylie, le couscous se prépare à l'huile d'olive, avec des herbes sauvages, des légumes secs, des fèves — et se déguste parfois accompagné de lben, le petit-lait fermenté, dans un contraste chaud-frais qui n'existe nulle part ailleurs. Il s'appelle seksu en kabyle.

À Constantine, la ville des ponts, le couscous atteint une forme d'élégance raffinée. La sauce est blanche marga beida parfumée à la cannelle et à l'oignon, sans tomate. La semoule est fine, travaillée avec un soin presque minutieux. À Constantine, on dit na'ma bénédiction. Le plat mérite son nom.

Dans les Aurès, pays chaoui, le couscous se fait plus généreux, plus épicé, avec des tomates séchées et parfois du gueddid viande séchée et conservée à l'ancienne qui donne au bouillon une profondeur que rien ne peut imiter.

À Tlemcen, la sophistication prend une autre forme : semoule fine et aérienne, fruits secs, amandes, cannelle et safran. Un couscous sucré-salé qui rappelle les grandes routes commerciales et les influences andalouses que cette ville a absorbées pendant des siècles.

Dans le Sud, on ajoute des dattes, des abricots secs noirs (hermas), du jus de dattes dans la sauce. À Mostaganem, le couscous se parfume au thym et au pouliot sauvage. À Béchar, certaines familles mélangent semoule et farine dans des proportions qui n'appartiennent qu'à elles. À Constantine encore, on prépare le lemzeiet un couscous fermenté à partir de blé fermenté, unique au monde.

Dans la région de Chenoua, on roule le couscous à base de glands séchés taâm oubelout une technique préhistorique qui remonte aux temps où le blé n'avait pas encore pris toute sa place dans l'alimentation berbère.

Il n'existe pas un couscous algérien. Il en existe des dizaines. Et chacun raconte un territoire, un climat, une histoire familiale.

Le vendredi, le mariage, les morts

Le couscous algérien n'est pas seulement un plat de semaine. C'est un calendrier social.

Le vendredi midi, après la prière, il est presque rituel — une institution aussi forte que la prière elle-même. Des millions de tables dressées en même temps, avec le même plat, partout en Algérie et dans la diaspora. Une synchronicité qui ressemble à une déclaration collective.

Aux mariages, le couscous est obligatoire. Il scelle l'union, nourrit les invités, incarne l'hospitalité. Ne pas servir de couscous à un mariage, c'est presque une faute morale.

À Yennayer le nouvel an amazigh, célébré le 12 janvier on prépare traditionnellement le couscous aux sept légumes. Sept, comme les jours de la semaine, comme les couleurs de la lumière, comme les niveaux du ciel dans certaines cosmologies berbères. Ce nombre n'est pas aléatoire. Il porte une signification que des millénaires ont gravée dans la pratique.

Dans certaines régions, on prépare encore du couscous pour les défunts pour accompagner les âmes dans leur voyage, pour nourrir symboliquement ceux qui ne sont plus là. Le couscous va de la naissance à la mort. Il traverse toute une vie.

2020 : la victoire commune

En décembre 2020, dans un rare moment d'union maghrébine, l'Algérie, le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie obtiennent ensemble l'inscription du couscous au patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO.

La directrice générale de l'UNESCO, Audrey Azoulay, salue une très belle réussite un signe fort de reconnaissance culturelle et un vrai succès diplomatique, sur un sujet si important et si symbolique pour les peuples de toute cette région.

Ce qui est reconnu n'est pas une recette aucune recette ne figure dans le dossier, précisément pour éviter les querelles entre régions. Ce qui est reconnu, ce sont les savoirs, les savoir-faire et les pratiques liés à la production et à la consommation du couscous : l'agriculteur qui cultive le blé dur, la femme qui roule la semoule à la main, la cuisine qui sent la vapeur du vendredi, la table autour de laquelle une famille se retrouve.

C'est le geste qui est patrimoine. Pas l'ingrédient.

Ce que le couscous nous dit de nous-mêmes

Il y a une phrase que l'on entend souvent quand on parle du couscous dans les familles algériennes : il y a autant de recettes que de familles. Ce n'est pas une métaphore. C'est littéralement vrai.

Et c'est exactement ce que Cercle DZ incarne.

Une communauté dispersée aux quatre coins du monde Paris, Lyon, Montréal, Dubaï, Genève, Alger, Oran qui partage un socle commun. Le même plat du vendredi. Le même geste appris de sa mère ou de sa grand-mère. La même odeur qui, dans un appartement d'une ville étrangère, fait remonter quelque chose d'irréductiblement algérien.

Le couscous est le langage que nous avons en commun quand les mots manquent. Il est la preuve que nous appartenons à quelque chose qui précède les frontières, les générations et les continents.

Prendre soin de ce patrimoine, le connaître, le transmettre, le défendre c'est ce que la bibliothèque du patrimoine DZ s'engage à faire.

Parce que si nous ne le faisons pas, quelqu'un d'autre le fera à notre place.

Pour aller plus loin

  • Wikipedia FR Couscous : entrée détaillée sur l'histoire, les variantes et les noms régionaux

  • Dossier UNESCO 2020 Savoirs, savoir-faire et pratiques liés à la production et à la consommation du couscous

  • Rites Berbères, restaurant montréalais tenu depuis 35 ans par Mohand Yahiaoui, chef kabyle : un exemple de transmission vivante

  • Pour préparer un couscous kabyle à l'huile d'olive, un couscous constantinois blanc, ou un mesfouf sucré notre prochain article de la rubrique Gastronomie

Cet article fait partie de la Bibliothèque du patrimoine DZ. Articles précédents : Apulée de Madaure (#1), les djeddars de Frenda (#2), Dihya la Kahina (#3). Prochain article : l'ingénieur algérien qui a conçu les puces de nos smartphones.

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